
Mes recettes sont loin d'atteindre le chiffre énoncé dans une lettre que j'ai reçue
dernièrement de ton oncle Robin. Jusqu'à présent je fais à peu près 5000 fr.,
somme suffisante pour mes besoins si la mort ou la maladie ne m'arrêtent. Cinq
à six ans me suffisent, ma seule ambition est d'être paysan à mon retour avec les
gros souliers et les mains calleuses. Comme nous sommes sur la question
d'argent et que tu es ma nièce aînée et bien-aimée, je vais te confier mes
dispositions testamentaires. Dis à tes frères et sœurs, cousins et cousines qu'ils
ont un oncle d'Amérique qui a toujours à leur service de bons conseils et une
vieille larme qui te serait bien obligé de me dire le nombre de celles que je dois
verser. Tu leur diras en outre que si je deviens riche je serai toujours disposé à
leur prêter de l'argent sur première hypothèque à un taux un peu californien car
heureux les héritiers des oncles qui ont exploité leurs neveux.
J'apprends que tu es heureuse, sois
prudente et n’effeuille pas ton
bonheur, surtout pas d'amies
intimes et confidentes parmi les
dames. C’est un axiome que m'a
légué ta bonne grand-mère Allizon
[ Alexandrine Gril épouse Allizon ]
et que je te transmets. Voici
maintenant mon portrait après huit
ans d'absence. Je suis arrivé à ce
majestueux embonpoint auquel
doit attendre tout homme qui veut
être le confident des mères de
famille pour les petites infirmités
de leur fille et des maris un peu
ombrageux. J'ai dû préserver mon
visage des teintes couperosées de
la vieille fille minée par des feux
intérieurs, j'ai aussi su me préserver
de cette couleur ardente du vieux garçon soumis au magnétisme culinaire de sa
gouvernante. J'ai la main grassouillette du vicaire général qui doit arriver à
l'épiscopat, mon front s'est élevé par la disparition de quelques mèches de
cheveux emportés par le souffle des folles joies des premières années
californiennes. On y remarque encore la trace de quelques rides profondes
creusées par les amertumes du départ, mais elles tendent à s'effacer. Mes yeux
sont moins brillants, mon regard est devenu atone, il n'a plus à chercher qui
m’aime, mais, je l'espère, mon œil brillera encore une dernière fois pour
contempler ma chère et luxuriante vallée de la Galaure (car la patrie pour chacun
de nous n'est qu'un coin de terre). Mes sourcils ne se rapprochent plus
convulsivement, je n'ai plus à être jaloux, je n'aime plus. Je remarque dans mes
tempes quelques flocons neigeux qui annoncent que parfois les soucis nous
visitent en Californie. Mon sourire est encore doux, mais mélancolique et
légèrement ironique. Mes dents, je l'espère, feront longtemps le désespoir de
mes chers neveux. J'ai pris un peu le masque Rabelaisien. Aujourd'hui je suis
tolérant, mais moins croyant, je ne lancerai plus des foudres d'éloquence contre
le vice, mais je ne passe pas devant la vertu, je marche à l'indifférence. Avec cet
état moral, on arrive facilement à la placidité complète de l'âme ou au suicide.
Mais ce qui me console c'est que dans mes plus mauvais (sic) de la Californie je
n'ai eu ni hésitation ni défaillance, au milieu de mes déceptions j'ai eu toujours
l’âme forte et bien trempée. Ces qualités ne font pas l'homme de génie, mais elle
place celui qui les a au-dessus de l'homme ordinaire. Enfin ma chère nièce, je
marche un peu courbé ce qui m'annonce que je dois plutôt regarder la terre que
le ciel et cultiver plutôt la réalité que les folles espérances. Et bien il m'a fallu 8
ans pour arriver à ces qualités négatives sources ( ?) de réussite inévitable, il
m'a fallu 8 ans pour arracher toutes les idées fausses que j'avais reçues de
l'enfance, graines ( ?) que rien ne pouvait détruire. Mais je m’en suis rendu
maître. Par la lettre de ton oncle Robin, je vois qu'il a gardé toutes ses illusions
sur l'humanité. Je ne le blâme pas, mais je le plains il s'usera à la peine. J'ai
appris par ta lettre que Wilfride avait elle aussi été visitée par le malheur ;
combien autrefois je l'avais aimée en secret je n'étais à cette époque qu'un niais.
J'ignorais alors qu'amour famille bonheur ne devaient être qu'une question de
plus ou de moins de Dollars. Ta tante Louise et Mme Allizon ont dû recevoir une
lettre datée du 3 mai de Jackson. Je serre tendrement la main à ton mari mon
nouveau neveu, et lui recommande de ne pas trop se laisser mener par sa bonne
et gracieuse femme car tu dois avoir le caractère un peu dominateur des Allizon
greffé sur l'entêtement des Baboin. Je te prie de faire dire une messe basse à
Saint-marcellin pour Ursule et Casimir, peut-être les prières d'une croyante leur
seront favorables. Enfin je te dirai en terminant que pour qui sait les trouver mon
coeur a encore des cordes qui vibrent. Adieu, ma chère amie je t'embrasse
tendrement.
Signé : E Allizon docteur Jackson Amador County
Commentaires d'Agnès Denjoy : Ennemond Allizon n’a pu adresser cette lettre
datée de 1858 qu’à Joséphine Baboin, ainée de ses nièces, devenue épouse Picat
en 1856. Il est décédé en Californie en 1865, apparemment sans descendance.
La lettre montre l’intelligence et l’originalité de cet oncle en même temps
qu’un état un peu dépressif. Elle renseigne également sur les caractères Baboin
et Allizon…