Une lettre d'Ennemond Allizon

Lettre d'Ennemond Allizon a sa nièce Joséphine Baboin datée du 3 octobre 1858 Jackson comté d’Amador Californie


Ennemond AllizonMes recettes sont loin d'atteindre le chiffre énoncé dans une lettre que j'ai reçue dernièrement de ton oncle Robin. Jusqu'à présent je fais à peu près 5000 fr., somme suffisante pour mes besoins si la mort ou la maladie ne m'arrêtent. Cinq à six ans me suffisent, ma seule ambition est d'être paysan à mon retour avec les gros souliers et les mains calleuses. Comme nous sommes sur la question d'argent et que tu es ma nièce aînée et bien-aimée, je vais te confier mes dispositions testamentaires. Dis à tes frères et sœurs, cousins et cousines qu'ils ont un oncle d'Amérique qui a toujours à leur service de bons conseils et une vieille larme qui te serait bien obligé de me dire le nombre de celles que je dois verser. Tu leur diras en outre que si je deviens riche je serai toujours disposé à leur prêter de l'argent sur première hypothèque à un taux un peu californien car heureux les héritiers des oncles qui ont exploité leurs neveux.

J'apprends que tu es heureuse, sois prudente et n’effeuille pas ton bonheur, surtout pas d'amies intimes et confidentes parmi les dames. C’est un axiome que m'a légué ta bonne grand-mère Allizon [ Alexandrine Gril épouse Allizon ] et que je te transmets. Voici maintenant mon portrait après huit ans d'absence. Je suis arrivé à ce majestueux embonpoint auquel doit attendre tout homme qui veut être le confident des mères de famille pour les petites infirmités de leur fille et des maris un peu ombrageux. J'ai dû préserver mon visage des teintes couperosées de la vieille fille minée par des feux intérieurs, j'ai aussi su me préserver de cette couleur ardente du vieux garçon soumis au magnétisme culinaire de sa gouvernante. J'ai la main grassouillette du vicaire général qui doit arriver à l'épiscopat, mon front s'est élevé par la disparition de quelques mèches de cheveux emportés par le souffle des folles joies des premières années californiennes. On y remarque encore la trace de quelques rides profondes creusées par les amertumes du départ, mais elles tendent à s'effacer. Mes yeux sont moins brillants, mon regard est devenu atone, il n'a plus à chercher qui m’aime, mais, je l'espère, mon œil brillera encore une dernière fois pour contempler ma chère et luxuriante vallée de la Galaure (car la patrie pour chacun de nous n'est qu'un coin de terre). Mes sourcils ne se rapprochent plus convulsivement, je n'ai plus à être jaloux, je n'aime plus. Je remarque dans mes tempes quelques flocons neigeux qui annoncent que parfois les soucis nous visitent en Californie. Mon sourire est encore doux, mais mélancolique et légèrement ironique. Mes dents, je l'espère, feront longtemps le désespoir de mes chers neveux. J'ai pris un peu le masque Rabelaisien. Aujourd'hui je suis tolérant, mais moins croyant, je ne lancerai plus des foudres d'éloquence contre le vice, mais je ne passe pas devant la vertu, je marche à l'indifférence. Avec cet état moral, on arrive facilement à la placidité complète de l'âme ou au suicide. Mais ce qui me console c'est que dans mes plus mauvais (sic) de la Californie je n'ai eu ni hésitation ni défaillance, au milieu de mes déceptions j'ai eu toujours l’âme forte et bien trempée. Ces qualités ne font pas l'homme de génie, mais elle place celui qui les a au-dessus de l'homme ordinaire. Enfin ma chère nièce, je marche un peu courbé ce qui m'annonce que je dois plutôt regarder la terre que le ciel et cultiver plutôt la réalité que les folles espérances. Et bien il m'a fallu 8 ans pour arriver à ces qualités négatives sources ( ?) de réussite inévitable, il m'a fallu 8 ans pour arracher toutes les idées fausses que j'avais reçues de l'enfance, graines ( ?) que rien ne pouvait détruire. Mais je m’en suis rendu maître. Par la lettre de ton oncle Robin, je vois qu'il a gardé toutes ses illusions sur l'humanité. Je ne le blâme pas, mais je le plains il s'usera à la peine. J'ai appris par ta lettre que Wilfride avait elle aussi été visitée par le malheur ; combien autrefois je l'avais aimée en secret je n'étais à cette époque qu'un niais. J'ignorais alors qu'amour famille bonheur ne devaient être qu'une question de plus ou de moins de Dollars. Ta tante Louise et Mme Allizon ont dû recevoir une lettre datée du 3 mai de Jackson. Je serre tendrement la main à ton mari mon nouveau neveu, et lui recommande de ne pas trop se laisser mener par sa bonne et gracieuse femme car tu dois avoir le caractère un peu dominateur des Allizon greffé sur l'entêtement des Baboin. Je te prie de faire dire une messe basse à Saint-marcellin pour Ursule et Casimir, peut-être les prières d'une croyante leur seront favorables. Enfin je te dirai en terminant que pour qui sait les trouver mon coeur a encore des cordes qui vibrent. Adieu, ma chère amie je t'embrasse tendrement.


Signé : E Allizon docteur Jackson Amador County

Commentaires d'Agnès Denjoy : Ennemond Allizon n’a pu adresser cette lettre datée de 1858 qu’à Joséphine Baboin, ainée de ses nièces, devenue épouse Picat en 1856. Il est décédé en Californie en 1865, apparemment sans descendance.

La lettre montre l’intelligence et l’originalité de cet oncle en même temps qu’un état un peu dépressif. Elle renseigne également sur les caractères Baboin et Allizon…